Ce jour où j'ai compris que mon utérus allait prendre sa retraite
Lettre d'amour à un compagnon de route
Pendant longtemps, j'ai associé la retraite au déclin. Alors lorsque j'ai compris que mon utérus allait lui aussi prendre sa retraite, j'ai eu peur. Très peur. Cette lettre raconte comment cette peur s'est transformée en rencontre, puis en gratitude.
Jeune adulte, j'ai vu lentement dépérir celui-là même qui m'avait élevée, mon grand-père, une fois qu'il est arrivé à l'âge de la retraite. Il a tenu dix ans puis en est décédé. Vingt ans plus tard, lors d'un atelier d'écriture en récit de vie, un participant fraîchement retraité venait enfin réaliser son rêve d'écrire. Il est mort une semaine après l'atelier.
Autant dire que, dans mon imaginaire, la retraite n'avait rien d'une nouvelle aventure. Elle marquait l'entrée progressive dans le déclin. Cette lente sortie de scène que j'avais vue emporter mon grand-père.
Pourquoi je vous raconte tout cela ? Parce que quand j'ai compris, vers cinquante ans, que mon utérus allait lui aussi connaître la retraite, j'ai vraiment eu peur. Très peur. J'ai pleuré, j'ai prié, comme mon grand-père me l'avait appris. Et puis j'ai étudié cet utérus de long en large dans mes cours d'anatomie, physiologie et de pathologie à l'école de naturopathie. Je l'ai étudié aussi du point de vue symbolique en décodage biologique. Et je l'ai même étudié en profondeur et en 3 D lors d'un atelier de self help auquel je m'étais inscrite sans trop savoir ce que nous allions y faire. J'avais bien noté qu'il fallait un miroir et une lampe mais ça ne m'avait pas interpellée outre mesure. Le jour J, je me retrouvais donc en cercle avec une dizaine de femmes culotées mais sans culotte ! munies chacune d'un speculum offert par l'animatrice, de notre miroir et notre lampe. Nous allions découvrir notre grotte sacrée et, pour celles qui le souhaitaient, celle des voisines qui acceptaient d'en ouvrir la porte. On s'est émerveillées. On a ri. On a pleuré aussi. Et puis on s'est émues et on s'est mues.
Mon utérus et moi nous rencontrions enfin. Enfin... son col et moi. Il était beau. Coloré. Lumineux. Vibrant. Vivant. Je m'y reconnaissais. Rien ne pouvait laisser présager ce jour-là, qu'un jour, ce serait à son tour d'entrer doucement à la retraite. Je me demande même s'il ne m'a pas souri, l'air de dire "Non mais qu'est-ce que tu crois !". Mais là, peut-être que j'exagère un peu.
Aujourd'hui, poussée par un défi de mon ami et coach, Jipé Bonnet, me voilà avec la tâche toute délicate et fragile d'écrire une lettre à mon utérus. Celui qui vit avec moi depuis 63 ans et qui est à la retraite depuis plus de dix ans maintenant. Voici ma lettre.
Cher Utérus,
Quel chemin nous avons parcouru tous les deux.
Enfant, tu étais déjà là. Tu grandissais en moi et je ne le savais pas. Il faut dire que la plupart du temps, tu dormais. Comment aurais-je pu deviner que tu étais là ?
Quand mes seins ont commencé à pousser, tu t'y es mis aussi. Qu'est-ce que je t'en ai voulu pour toute cette danse des cycles à contretemps et ces chants hors tempo. Qu'à cela ne tienne, deux cheffes d'orchestre très connues à l'époque prennent le relais : Dame Microgynon et Dame Diane 35. Un rythme t'es imposé. Tu ne suis plus la partition écrite par mes ovaires. Tu ne danses plus tout à fait à ta manière. Je me demande encore comment tu as vécu cela de l'intérieur.
Tu étais là aussi dans les frémissements du désir, dans les élans amoureux, dans les corps qui se rencontrent et dans ceux qui se cherchent encore.
Longtemps, j'ai cru que le plaisir appartenait surtout au clitoris et au vagin. J'ignorais que toi aussi, à ta manière discrète, tu participais à la danse. Que tu te soulevais, te déplaçais, te contractais parfois au rythme des vagues du plaisir.
À 36 ans (rhooooo ! c'est notre âge inversé !), tu accueilles Thybalt pendant six mois. Il me semble t'avoir entendu pleurer le jour de notre anniversaire quand nous avons appris tous les deux que Thybalt ne survivrait pas. Son petit coeur de beurre était déjà tout cassé et sa colonne vertébrale non terminée. La salle d'accouchement était moins jolie qu'une salle de concert. Les instrumentistes moins harmonieux. Quant aux percussionnistes chimiques, ils frappaient fort pour que tu ouvres le col. Il me semble que tu résistais. Comme si quelque chose en toi savait déjà ce que nous allions perdre.
Tu m'impressionnes parce que malgré cette première cacophonie, tu prépares la maison pour accueillir Harold et puis Amaryllis et tu les pousses ensuite vers la sortie, quand tu estimes qu'ils sont prêts. Pour Harold, qui de nous deux le retient ? Je me le demande encore. Est-ce toi ? Ou moi ? Pour Amaryllis, nous sommes à la maison, toi, moi, son papa et la sage-femme. Tu sembles prêt. Et l'expulsion se fait en douceur. Par contre, je ne comprends toujours pas pourquoi tu ne voulais pas lâcher le placenta. Je ne sais pas si tu peux répondre à cette question.
À 52 ans, te voilà arrivé à l'âge de la retraite. J'ai peur pour toi comme j'ai eu peur pour mon grand-père. Peur qu'après tant d'années de service, tu t'éteignes doucement.
J'avais tort. Tu as manifestement d'autres projets. De mon côté, je me suis préparée autant que possible. Je n'ai jamais autant lu de livres et d'études à ton sujet, écouté des podcasts, étudié des cours... et tu te souviens de notre premier "speed dating" dans ce cercle de femmes qui découvraient, elles aussi, leur utérus ? J'y repense encore parfois. Et cela me donne des papillons dans le ventre, comme lors d'un premier rendez-vous amoureux.
À 63 ans, je te regarde encore. Avec la lampe et le miroir.
Tu m'as appris quelque chose d'essentiel. La retraite n'est pas toujours une fin. Parfois, c'est une métamorphose.
Je te croyais fatigué. Je te découvre autrement.
Je te croyais silencieux. Je te découvre porteur de toute mon histoire, de ma mémoire et de mon expérience de vie.
Je te croyais retiré du monde. Je te découvre encore vivant, coloré et vibrant.
Alors aujourd'hui, pour tout ce que tu as porté, perdu, accueilli, protégé, laissé partir, transformé...
Je suis désolée.
Pardon.
Merci.
Je t'aime.
Finalement, mon cher utérus, j'ai compris.
Tu n'as jamais été seulement la maison où j'ai porté mes enfants. Tu as aussi été le témoin de mon désir, de mes pertes, de mes métamorphoses et, aujourd'hui, de ma puissance de femme.
Salomé