Pourquoi les cafés-deuil sont essentiels aujourd’hui
Déposer pour ne pas devenir une bombe à retardement.
Quand le deuil n’a plus d’endroit où se dire
Il y a des semaines qui ne ressemblent pas aux autres.
Des semaines où tout converge vers un même endroit. Comme si la vie insistait. Comme si elle murmurait, puis frappait un peu plus fort : regarde. Écoute. N’évite pas.
Cette semaine, j’ai parlé de la mort et de la fin de vie en maison de repos. J’ai assisté à des conférences d’Emmanuelle Zech et de Camille Boever avec Vivre son deuil. J’ai écouté des récits de deuil avec Parents Désenfantés. J’ai entendu l’indicible, l’impensable.
Et la mort est même venue s’inviter, sans prévenir. J’apprenais le même jour le décès d’une amie d'enfance et celui d’un jeune garçon qui était dans la classe de ma fille en maternelle.
Alors une évidence s’est imposée. Nous manquons cruellement d’espaces pour parler du deuil.
Le deuil : ce qu’on ne dit pas, ne disparaît pas
Dans nos sociétés, le deuil est souvent silencieux. Discret. Presque dérangeant.
On attend qu’il passe. Qu’il se “fasse”.
On a même tenté de le modéliser, de le baliser, notamment avec les travaux de Elisabeth Kübler-Ross. Ils ont, certes, le mérite d'exister. Mais aujourd’hui, de plus en plus de voix s’élèvent pour dire que le deuil ne rentre pas dans des cases.
Rappelons-le, ces modèles sont en grande partie issus d’études sur des populations dites WEIRD (Western, Educated, Industrialized, Rich, Democratic), et le jeu de mot est fort, qui représentent à peine 5% de l’humanité. Et pourtant, on continue à vouloir appliquer ces grilles à tout le monde, y compris aux 95% restant.
Le deuil ne suit pas de ligne droite. Il ne se compare pas. Il ne se mesure pas. Il se vit. Ou il s’enkyste. Et quand il ne peut pas être déposé, il s’accumule.
Je le vois comme une bombe à retardement. Une bombe chargée:
de tous les mots non dits
des larmes retenues
des émotions contenues
des deuils empilés
Et un jour… ça déborde. Ou ça explose.
Soignants et professionnels : des deuils à répétition sans espace pour déposer
Cette réalité est encore plus criante chez les professionnels.
Je pense aux soignants en maison de repos que j’ai vus en formation pendant trois jours. À celles et ceux qui accompagnent la fin de vie au quotidien.
Ils s’attachent.
Ils perdent.
Ils continuent.
Encore et encore.
Sans espace pour déposer ce qu’ils vivent.
Alors ils se protègent comme ils peuvent. Ils se carapacent. Mais à force, quelque chose se fissure.
Ouvrir des espaces de parole sur le deuil pour les professionnels n’est pas un luxe. C’est une nécessitéde santé mentale. Et humaine.
Les cafés-deuil : des espaces pour parler librement de la mort et du deuil
C’est dans cette réalité qu’ont émergé les cafés-deuil, inspirés des cafés mortels initiés par le sociologue suisse Bernard Crettaz.
Des espaces simples, mais puissants. Des espaces où l’on peut enfin :
parler de la mort
déposer son deuil
écouter sans juger
être là, simplement
Sans devoir aller bien. Sans devoir expliquer. Sans devoir rassurer les autres.
Comment se déroule un café-deuil ?
Ce sont des espaces cadrés, sécurisants, profondément humains.
Concrètement, les cafés-deuil que j’anime, c’est :
2 heures, de 17h à 19h
maximum 15 personnes
encadré par deux doulas de fin de vie.
Et surtout, un cadre clair :
confidentialité totale
liberté de parler… ou de se taire
écoute bienveillante, sans jugement
aucune comparaison entre les deuils
aucune hiérarchie dans la douleur
pas de conseils non sollicités
respect du rythme et des silences
On parle en “je”.
On ne coupe pas la parole.
On n’essaie pas de réparer.
On accueille la parole et les silences aussi, sans chercher à les combler. On laisse chacun dérouler le fil de son histoire. Sans l’interrompre.
Les cafés-deuil ne sont pas :
des groupes thérapeutiques
des espaces philosophiques
des lieux de débat
Nous ne faisons pas de thérapie.
Nous ne cherchons pas à analyser.
Redonner une place à la mort… pour redonner de la place à la vie
Je mesure profondément aujourd’hui la justesse de mon chemin. Celui d'être devenue doula de transition. Celle qui est là, pas pour réparer, pas pour expliquer, mais pour tenir l'espace, comme ces femmes d’autrefois, les vieilles du village, qui accompagnaient à la fois les naissances mais aussi les mourants et leurs proches. Pas avec des diplômes. Mais avec leur vécu, leurs traversées, leur humanité, leur présence. Avec le cœur.
Je suis devenue celle que j'aurais aimé avoir à mes côtés lors de mes propres traversées tsunamisantes : la perte de mon lapin Jefke quand j'avais 6 ans, la mort de celui qui m’a élevée alors que j’entrais à peine dans l’âge adulte, la mort de mon premier bébé Thybalt, l'euthanasie de ma petite soeur...
Participer à un café-deuil près de chez vous
Les cafés-deuil restent encore discrets, presque confidentiels, et pourtant ils sont essentiels. Ils ont toute leur place dans le monde d’aujourd’hui.
Notre café-deuil, celui que j'anime maintenant depuis trois ans avec les Doulas de fin de vie asbl depuis 2023, se tient chaque dernier jeudi du mois chez Quatre Quarts à Court-Saint-Étienne.
Vous y êtes les bienvenu·es, que vous ayez besoin de parler ou simplement d’écouter. Parce que parfois, le simple fait d’être là, dans un endroit où tout peut être accueilli, c’est déjà commencer à alléger ce qui pèse.